Avec appréhension, curiosité et émotion, nous approchons de cette île chargée d’histoire.

Au petit matin, nous entrons par la passe Hayes (nord), il fait un temps dég… pour y arriver, mais on voit bien les récifs (en fond musical, on aurait pu lancer “Ainsi parlait Zaratoustra” de Strauss, tant l’arrivée était impressionnante, nuages bas, pluie, vent) et grâce à l’application Donia, nous connaissons notre position exacte par rapport aux récifs.

Nous faisons tête sur le cénotaphe droit devant, je prends quelques photos, mais la mer n’est pas très calme dans la baie de Manevaï et les photos se révèlent décevantes.

Vent debout, pendant plus d’une heure, Eric à la barre se faisant tremper, nous attendons qu’un grain passe, moi à l’abri dans le carré prenant mon petit déjeuner.

Ce n’est certes pas la météo qu’ont connue les deux équipages de l’Astrolabe et la Boussole, mais l’ambiance y est. Nous arrivons dans la baie de Mangadaï derrière l’île de Manevaï en nous méfiant de cette eau boueuse sur notre droite, hauts-fonds ou boues de la rivière ?

Sur les cartes rien de spécial n’est indiqué. Nous mouillons par 27 m de fond, 100 mètres de chaîne sont libérés.

Manevaï tourne sur son ancre, mais ne donne aucun coup de butoir. La chaîne ne rague pas. Dès qu’il y a une éclaircie, nous sortons voir le paysage. Au dîner que nous pouvons prendre dans le cockpit, j’aperçois une lumière sur le rivage. La végétation est très dense, il n’y a pas de plaine, et les montagnes sont assez élevées 700 à 900 mètres.

Sous le soleil, tous ces verts brillent, et c’est un régal, sous les nuages, le paysage est oppressant.

Au matin, le vent s’est un peu calmé, dehors toujours pas âme qui vive.

Ce n’est qu’à l’appareillage, en début d’après-midi, alors que nous allons relever l’ancre, que nous apercevons une pirogue à voile triangulaire, faite dans une bâche plastique noire, suivie d’une pirogue à aviron, venir vers nous.

Ok, on coupe le moteur. Un Mélanésien, quel âge ? Difficile à déterminer. Il nous apporte des wax-apples, des citrons, des oranges, du corossol, une papaye.

Tous ces fruits forment un très joli tableau dans sa pirogue malgré le sac plastique qui protège les water-apples.

Il est chargé de la surveillance du matériel laissé par une entreprise malaise de coupe de kaoris. Nous lui parlons du cénotaphe, de notre intérêt pour ce lieu, du nom de notre voilier, il n’en revient pas que le nom de notre voilier soit originaire de cette partie de l’île, nous sommes le premier voilier depuis 3 ans à venir ici.

Nous lui offrons du sucre, c’est ce qui l’intéressait, des stylos, du vernis à ongles pour les filles de la famille, des hameçons, du fil de pêche et un pot de confiture de papaye.

Quel dommage que nous n’ayons pas pu bavarder plus longtemps. Nous avons oublié de lui demander son prénom, il restera pour nous notre “inconnu de Vanikoro”.

Avec son fils, il est allé sur l’île de Manevaï, en face, faire une cueillette de quelque chose, car plus tard, nous avons aperçu les deux pirogues très chargées. Heureusement que nous levions l’ancre parce que nous avons été abordés par 3 types aux têtes de forban en barcasse à moteur. Ils avaient juste pris la peine de couper 2 cocos avant de venir nous rejoindre. Nous avons décliné l’offre des cocos.

Eric tenait à reprendre des photos du cénotaphe et à faire voler le drone au-dessus. Ce fut assez compliqué, car il y avait souvent des grains à 15/17 nœuds, donc nous avions peur que le drone ne puisse pas revenir vers nous, vent dans le nez.

Je faisais faire des cercles à Manevaï, Eric guettait l’accalmie, moi les récifs. Le cénotaphe, qui date de 2005, est abîmé, le toit en partie arraché, la plaque de cuivre à la mémoire des marins disparus, a été enlevée. Il parait que le chef d’un des villages la garde précieusement pour la remettre au chef d’une hypothétique nouvelle expédition qui viendrait restaurer le petit monument.

Monument, qui à marée haute a les pieds dans l’eau et très exposé lors des coups de vent.

 

Nous avons pris une route est, le passage Dillon, assez étroit, mais balisé, restait à savoir si on laissait la verte à tribord et la blanche et rouge à bâbord alors que nous sortions de la grande baie, ces 2 balises n’existant pas sur les cartes.  Nous avons changé de baie, Tevai Bay, et Ocili Bay, hissé la grand-voile, évité de justesse un casier bizarre et sommes sortis vers la haute mer. Nous avons aperçu des villages protégés par des récifs, une grande cocoteraie. Nous avons imaginé les bancs de La Boussole et de L’Astrolabe, mais ne sommes pas passés devant, il fallait faire 25 nautiques supplémentaires pour rejoindre les lieux du drame de 1788.

Et j’avais fait promettre à Eric que nous ne resterions pas trop longtemps à Vanikoro de peur des crocodiles. Pas vu un seul, Vanikoro, pa ni croco!

Dans la soirée, la pluie nous a accompagnés avec quelques éclairs sur les sommets de l’île derrière nous. Il faisait très chaud dans le carré, impossible d’ouvrir quoique ce soit.

Nous avons pris la route des Torres. Retour au Vanuatu.

Vanikoro et Lapérouse. 1788.

En 1792, malgré les temps troublés que vit la France, l’Assemblée décide de lancer une expédition à la recherche des 2 navires de Lapérouse.

D’Entrecasteaux s’en voit confier le commandement. Un livre écrit par Jules Verne estime que D’Entrecasteaux par deux fois a bâclé ses recherches. À l’île des Pins, il aurait pu recueillir des informations, et comble de malheur pour les survivants qui ont dû voir passer les deux flûtes, il est passé tout près de Vanikoro qu’il a appelée l’île de la Recherche alors qu’il aurait pu l’appeler l’île de la Découverte.

Avant 1825, un baleinier rapportait qu’il avait vu une croix de St Louis et quelques médailles entre les mains des sauvages de Nouvelle-Calédonie.

1826, Peter Dillon, d’origine irlandaise, même famille que le ” r’hum ma’tinique”, a été le premier à découvrir les épaves. Grâce à une poignée d’épée en argent vendue par un lascar* à l’armurier de son bateau, en escale à Tikopia, (Ile à l’est des îlots de Santa Cruz).

Renseignements pris, cette épée et d’autres objets de fabrication européenne venaient de Vanikoro, sur laquelle ” 2 grands navires avaient autrefois naufragé “.

Le lascar affirma avoir vu à Paiou 2 Européens, “c’étaient des vieillards qui lui dirent avoir fait naufrage plusieurs années auparavant dans un des deux vaisseaux dont ils lui montrèrent les débris”.

7 juillet 1827, Dillon mouille dans la baie d’Ocili, (Ucili) à l’est de Manevaï Bay.

Il s’empresse de recueillir tous les objets du naufrage. Dont une grande cloche en bronze d’un pied de diamètre estampillée ” Bazin m’a fait”, origine arsenal de Brest. Et découverte précieuse “un morceau de sapin de 4 pieds de long sur 14 pouces de large décoré d’une fleur de lis ” et plusieurs ornements sculptés. Cette sculpture, rapportée en France, fut reconnue pour un débris du couronnement d’un des 2 navires de Lapérouse. À Vanikoro, les naturels en avaient fait un panneau de porte.” Mais Dillon ne communique pas aux Français le lieu de ses découvertes.

En 1827, D’Urville à Hobart entend parler des travaux de Dillon. Passe par Tikopia puis file droit sur Vanikoro, mais les naturels qui avaient été comblés de cadeaux par Dillon et menacés par ce dernier ne veulent rien livrer comme information. Pourtant, en montrant une pièce d’étoffe rouge, D’Urville soudoie un homme, celui-ci en échange du tissu va indiquer le lieu du naufrage à 25 nautiques de leur mouillage. ” Les Français y regardèrent, et, à une profondeur de 12 à 15 pieds, ils distinguèrent disséminés çà et là et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets et de nombreuses plaques de plomb. Ce spectacle dissipa tous leurs doutes : sur les pointes de cet écueil, s’était perdu l’un des navires de Lapérouse.” Ils réussirent à extraire ” une ancre de dix-huit cents livres environ, un canon court en fonte de calibre de 8, fortement oxydés et empâtés de 2 pouces d’épaisseur… L’Etat Major du navire de M. D’Urville déclara qu’à ses yeux, il s’agissait bien d’un des deux navires de l’expédition de Lapérouse.”

Un mausolée fut érigé à la mémoire des marins disparus. Comme il était impossible de l’ériger à Paiou sur les lieux mêmes de la catastrophe,” on choisit comme emplacement une touffe de mangliers, située sur le récif qui ceignait en partie le mouillage de la baie de Manevaï.” 14 mars, inauguration du mausolée. 17 mars, les navires lèvent l’ancre, pour éviter une contagion de fièvres.

D’après le livre “Voyages et Aventures de Lapérouse” par F.Valentin. 1846. Livre découvert dans la bibliothèque de la marina de Apataki aux Tuamotu, en 2018.

En 1964, des employés de la Kauri Timber Cie, en pratiquant la plongée, ont découvert les restes d’une des deux épaves.

Depuis, l’Association Salomon, avec comme base Nouméa, a organisé de nombreuses expéditions de recherches scientifiques, avec l’aide de la Marine Nationale, dont celle de 2005 que nous avons vécue en prise directe.

Un nouveau cénotaphe a été érigé par cette expédition, conforme en tous points à celui de D’Urville mais comme je l’écrivais, il est très exposé et se dégrade.

*Lascar : Matelot indien, terme du XIXᵉ siècle, employé sur les vaisseaux français naviguant dans les mers de l’Océan Indien.

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.