30 Septembre 2016 – Animal Farm

Naviguer les eaux de la Péninsule d’Alaska, c’est un peu comme faire ses courses à IKEA. On part sur un truc pour en revenir avec 10 (qui rentrent d’ailleurs rarement tous dans le coffre de la voiture). Si je translate cette image dans le jargon « Manevaï », il s’agit d’établir une stratégie de navigation valable pour la journée qui se démultiplie rapidement par dizaines au gré du changement des vents et de leurs forces. On ne sait jamais sur quoi on va tomber et donc comment adapter notre toile. Une chose est sûre, c’est que l‘on paie toujours plus que prévu initialement... surtout en mer. Les GRIBs ne sont guère de grande aide avec leurs prévisions trompeuses : 5 nœuds SW pour 20 nœuds N en réalité, c’est super.

C’est alors qu’une longue et tumultueuse bataille se déclenche entre le quartier maître Perkins et Monsieur Gégène : prendre un ris et enrouler Gégène d’un cran, voire deux, pour l’enrouler complètement, border Madame GV dans l’axe et solliciter à nouveau les services de Perkins à peine une heure plus tard. Le livre de bord affichera simplement la mention succincte mais éloquente de « !!!! » en commentaire de ces caprices... On ne comprend plus rien. Nos têtes ahuries s’inclinent vers le ciel, les paumes de nos mains retournées en incompréhension totale, lui implorant des explications rationnelles pour ces sautes d’humeur venteuses. « WTF ? » Comme disent les « djeuns » ou « Frügübrück ? » en IKEA.

Mais nous sortions victorieux de cette guerre de 72 heures lorsque nous avons mouillé à Katmai Bay. En effet, la météo capricieuse ne nous a pas permis d’atteindre le mouillage tant convoité de Geographic Harbor, une dizaine de milles plus loin et dont l’entrée étroite est parsemée de petits cailloux à peine émergés, super faciles à repérer de nuit... Le soleil se glissant dans son sleeping vers 21h00 ces jours-ci, il fut plus prudent de jeter la pioche dans un spot clair de caillasse. Katmai Bay sera donc notre « port de repli » pour la nuit du 25/09. L’environnement y est merveilleusement volcanique et minéral. Des sommets majestueux et enneigés viennent ponctuer le terrain de cette large baie ouverte. Une plage se dessine au fond de cette dernière enfermant derrière elle un lagon. Certains monts arborent des cratères affaissés avec des pentes douces, dénudées d’arbres, se déclinant dans de superbes camaïeux bleus.

Pêche et balade à terre seront au menu le lendemain matin (le 26/09). Nous sillonnons la baie étendue, densément peuplée de phoques (une vingtaine au moins) batifolant hors de l’eau pour nous saluer (ou plutôt nous faire des bras d’honneur car ce n’est pas demain la veille que Philippe pêchera un beau poisson). Le soleil s’entoure de son halo de 22°. Magnifique. 


Nous cherchons le village abandonné suite à l’éruption volcanique du Mount Katmai en 1912. Nous cherchons également une entrée adéquate pour beacher l’annexe car les fonds sont douteux. Nous prendrons notre mal en patience et atterrirons sur une plage de sable doré, squattée par quelques aigles. Nous nous en rendrons pas compte tout de suite mais de belles traces de pas d’ours (Mama Ours et son Bambino sans doute) se trouvaient juste devant le semi-rigide... Sans protection à part notre bonne foi et notre sourire, une grande prudence a été nécessaire pour cette promenade, surtout dans les petits champs de roseaux épais... On partira désappointés en fin de matinée, sans avoir vu de grizzly ni le village fantôme et avec des cannes toujours nues...

Geographic Harbor porte bien son nom car on y trouve tous les éléments à ravir des plus assoiffés de nature : montagnes, criques, îles, îlots, plages, rochers, ruisseaux, cascades et j’en passe encore... On s’y est tellement plu que nous y sommes restés 2 nuits. L’entrée est spectaculaire, parsemée de petits îlots très boisés et encerclée par de vastes montagnes verdoyantes dans lesquelles on peut entendre le doux bruit de l’eau ruisseler le long de ses pentes mystérieuses. Armés de nos appareils et de la GoPro, Anne et moi avons suivi en annexe le majestueux dériveur intégral faire son entrée en scène.

Notre séjour à Geographic Harbor se range parmi les plus beaux mouillages de l’expédition, coude à coude avec celui de Pierce Point Harbor. Notre séjour a été aussi dépaysant que productif car nous avons beaché Manevaï le temps d’une marée pour y faire quelques vérifs et frotter la coque. Anne et moi sommes également parties faire une rotation de 60 L dans une source un peu plus loin et sans surprises, sans avoir rencontré de nounours... Plusieurs tentatives de pêche ont été mises en place, sans succès car les locaux avaient déjà déminé le terrain : les loutres ! Un autre moment fort de ce séjour à Geographic Harbor a été le témoignage de l’atterrissage et du décollage d’un hydravion charter. Le pilote est venu mouillé à côté de nous le temps de boire un café à bord et récupérer ses randonneurs en recherche de grizzlies une demi-heure plus tard, car la marée nous dictait de commencer notre manœuvre de beaching.

Nous avons levé l’ancre le 28/09 en route vers Uganik Bay, aka la « baie des saumons ». Nous y avons mouillé en fin d’après-midi après une traversée expresse au travers (7 nœuds en moyenne), des quelques 40 nautiques qui nous séparaient de cette petite baie idyllique. Nous avons atteint la rivière supposément saumonée en annexe, bordée par des peupliers aux couleurs d’automne, embellis par le soleil doré. Les rivages envahis de mollusques et coquillages craquaient sous nos bottes. Je ne pouvais m’empêcher de chanter tout haut afin de marquer notre présence auprès des ours. J’ai lu un fascicule de consignes de sécurité « anti-ours » à Nome expliquant chaque mesure à prendre en cas de rencontre fortuite (ou pas). Chanter, faire du bruit et si la bestiole devait s’approcher de trop près : la fixer, lever les bras, lui parler calmement et reculer toujours en lui faisant face. Facile à dire mais un peu moins un faire, je crois. En tout cas, l’arbalète embarquée avec nous est restée à poste car, vous le devinerez, aucun saumon en vu. Nous avons cela dit, admiré un aigle à tête blanche, la mascotte des « States », perché dans un peuplier de l’autre côté de la rive. De retour au bateau, plusieurs loutres dansaient autour nous tirant la langue, chantonnant presque « Nous avons tout mangé-euh ! ». Deux, en particulier, faisaient un peu plus que danser : comme quoi, le printemps n’est jamais trop loin. Il est vrai que nous avons eu la chance de connaître des températures très douces, au point de laisser le mérinos au placard. La valse des mammifères continuera avec la présence d’un phoque se faisant les abdos (le phoque virgule) sur un rocher non loin de la rivière. C’est la raison pour laquelle j’ai baptisé cette entrée « Animal Farm », comme le tube des Kinks. Nous aurons tout vu, sauf des ours...


Départ d’Uganik Bay après le réveil le 29/09 en direction de Afognak Bay, avec un petit mouillage du côté de Dry Spruce Island pour déjeuner et toujours sous le soleil (18°C) ! Nous retrouvons les paysages cartes postales de l’Alaska, tel que n’importe qui peut se l’imaginer. Des montagnes ornées de pinèdes, des cours d’eau et chenaux à profusion. Que du vert et du bleu (et un peu de marron quand même). Un changement drastique avec ce que Manevaï a connu il y a quelques semaines. Afognak Bay est aussi riche en pinèdes qu’en loutres. Un décor digne de « Pocahontas ». Des petites « cabins » sont plantées par-ci par-là. Toujours pas d’ours. Au moment où je vous écris (le 30/09), il est 15h à peine et Manevaï vogue sous voiles vers le port de Kodiak, à une petite vingtaine de milles de notre position actuelle.